La nuée

la consigne de l’atelier d’écriture : c’était plus facile qu’il ou elle ne le pensait

Novembre. Samedi. 1995.

Le soir se perce de froid.
Les jambes souples d’un automate.
La pensée effacée.
Le but est si clair, cristallin, trop.
Le  souffle se fait bientôt court, des volutes humides l’enlacent et la caressent.
Encore un peu de temps et ce sera fini.
Longer cette voie ferrée l’hypnotise, et des fers elle ne connait encore rien.

Est-ce son doigt sur cet interphone ?
La sonnerie la secoue.
Elle répond, intriguée.
Elle bredouille et pleure.
L’escalier est si long pour cet étage si proche.
La quête est bien triste en cette nuit calme.

L’intérieur l’apaise et l’effraie.

Elles avaient tant appris ensemble.
Se nourrisant de leurs faiblesses et s’affamant de leurs victoires.
Hors d’elles, ensemble, à jamais.
Deux inconnues désormais qui signent leurs adieux.
Leurs corps à jamais désunis.
Les rires ne répondront plus aux larmes.

L’ampoule nue tangue d’un jaune pisseux.
Elle, elle s’empourpre parfois quand elle se retourne.
Sur le lit s’étale leurs souvenirs, bijoux, photos, leurs lettres, leurs mots d’infinie finitude.
Plus n’est rien.

Elle se détourne.
Un regard en arrière après un silence mortifère, les mains pour seul rempart.
Ce fut si simple, le marteau rougissant leurs vues.
Elle hurlait tandis que sa vie dégoulinait devant elle.
Elles tombent et hurlent, à peine et si fort pourtant.
Une dernière étreinte, de sang cette fois.
Elle n’avait jamais fait saigner une autre fille.
Enfin pas comme ça.
Sa chevelure est poisseuse.
Elle hurle toujours mais elle ploie sans honte dans sa douleur.
L’acte ignoble lui est salvateur, aurait pu l’être plutôt, ne le sera jamais.
C’est si simple de perdre son humanité.
Tout perdre ou s’en convaincre par delà le bien et le mal.
Sortir de soi, s’abandonner à la mécanique aveugle.
Une dynamique inflexible.

Bientôt, on l’enserre.
Les fers viennent avec les questions et les aveux.
Stupides.
Tout n’est qu’à annoner, répéter ; simulacre de désirs impossibles.
C’est tellement évident qu’elle signe tout.
Sortir de sa vie est tellement plus simple lui semble-t’elle.

Insoumise, soignée, rééduquée.
Le dressage ne pris jamais.
Enfin pas ce dressage là.
Pas pour celle qui n’avais pas encore rencontré sa maitresse.
Celle avec laquelle elle basculera dans la tendre noirceur du fouet et des cordes.
La vie est une ogresse qui se repait d’elle même.

S’oublier, se perdre, le désir carnivore, suivre les ordres dans la plus perverses des facilités.
Les actes n’entraînent plus de responsabilités dès lors que l’on sort de l’humain.
C’est si facile et terrible.
L’infini et le néant s’ouvre enfin, nous aspire un temps dans une royale spirale de lumineuses ténèbres.
Les plaisirs et les souffrances s’allient, se renforcent, elles joutent sans plus y croire.
La conscience apparaît alors, elle se bat contre l’âme.
Elle, elle se retire, décalée, désincarnée, spectatrice d’un carnage absurde.
Sa logique disparaît, ses questions débordent.
Cette salope d’entropie semble alors mère de tout les vices.
Simplifier, épurer, nier.
C’est toujours plus facile.

6 mois déjà.
L’obscurité du dehors l’égare.
Réintégrer le monde n’est plus qu’un jeu.
Un jeu insipide, un jeu contre soi.
Mais tout celà n’est plus une épreuve.
Elle sait qu’ellle est autre, que dorénavant
elle sera la petite pute soumise de cette instinct morbide.
Ce souvenir dévorant simplifie, amplifie tout.

Ourobouros mon amour.
Elle tremblait déjà la première fois, et pourtant ce fut encore plus facile la deuxième.
Un élan dans le vide pour changer de destin.
Ce mot qu’elle déteste, ce mot sans choix.
Ce fut si facile de se couler à nouveaux dans cette puérile farce psychiatrique.
Ce fut encore plus facile de trainer pour mieux renaître des possibles.

Le frisson de l’apprentissage, le plaisir de la maitrise.
Se soumettre pour mieux dominer.
Les cordes sécurisantes serpentaient désormais en rouge vif sur sa peau nacrée .
Le fouet résonnait d’éclairs lascifs et droit sur ses chair impudiques.
Elle inventait sa décadence avec une naive indécence.
Offerte à sa nouvelle chérie, sa dure Vénus, sa souple Diane, sa tragique Démeter.
Si belle, qui organisait tout, l’entreinait dans l’abîme et la domptait, enfin.

Elle rangeait dorénavant sa conscience dans un tiroir.
C’était beaucoups plus facile qu’elle ne le pensait
Comme on lui avait si bien appris.
Là où même la mort peut danser.
Et où sa liberté commencait.
C’était beaucoups plus facile qu’elle ne le pensait, et si agréable.

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2 commentaires sur “La nuée

  1. Bonjour, Diane,
    J’ai lu ce texte hier, et tu vois, je suis revenue aujourd’hui m’y replonger… Tu t’inquiétais récemment de faire de la « mauvaise poésie d’adolescent torturé ». Je ne sais pas bien ce que c’est, la mauvaise poésie d’adolescent torturé, mais je sais que là, j’ai lu quelque chose de vraiment poignant, glaçant, puissant… Evidemment tu choques, évidemment tu interroges, tu places la peur partout, parce qu’on ne sait pas bien où est la frontière entre fantasme et réalité. Le petit texte en italique au-dessus de ton accompagnement musical (j’adore aussi, d’ailleurs !) est à mon avis de trop. Je n’ai pas envie de savoir si tu es réellement un meurtrier, je n’ai pas envie de me poser cette question, j’ai envie de te lire, parce que ce que tu écris me remue, j’aime le rythme et la cadence, j’aime les constructions de phrases qui chantent à mon oreille ou me percutent de plein fouet. Toute l’ambivalence des relations BDSM me ravissent particulièrement : se soumettre pour mieux dominer, se sentir sécurisé par des cordes qui nous blessent, bien-sûr que ça chatouille l’imaginaire !
    Merci, Diane, et à bientôt,
    Camille

  2. J’ai corrigé l’introduction suite à ton conseil. Je n’éffacerai pas ton commentaire, ni ne me permettrai de le modifier. Il restera en creux, en trace. Petit jeu de piste pour lectrices et lecteurs perspicaces.

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