Tonle Sap

consigne, écrire autour d’un plat, je ne me suis évidemment pas arrêtée là. A lire en écoutant Dengue Fever, un groupe américain qui reprend et poursuit l’héritage de la pop cambodgienne massacrée par les khmers rouges.

L’eau caressait ses doigts, elle savourait chaudemment cette matinée, indolente et résolue. Lotus et déchets divers filaient entre ses doigts délicats. Petite chatte aquatique, lovée sur la terrasse tanguante de sa maison de fortune.

Ce minuscule village flottait et résistait comme toujours, comme elle. Elle s’éveillait maintenant au chant coutumier des naïves paysannes. Alentours explosaient des parfums liquoreux, la pourriture tropicale l’affamait autant qu’elle vomissait. Son ventre, gros, déjà, réclamait sa pitance.

Elle acoste, l’écume l’habille pour un instant de reflets solaires.

Elle connait ces barques, elle aime beaucoups celle de madame Srey. Son étal toujours multicolore, parfois déliquescent mais toujours salivant.

Amok, ce sera son dernier repas, et elle compte bien y mettre son coeur, Lon Nol peut bien crâner, elle, elle est khmère, pas rouge ou trafiquée. Elle est la dernière des apsaras et les apsaras ne meurent jamais.

Le basilic sacré et le curcuma maquillent déjà son mortier, le fil de son hachoir dévore l’immense racine obscène de gingembre. Qu’à cela ne tienne, elle ne laissera pas la sienne sans la chaleur de sa cuisine. Le lait de coco bruisse déjà de son curry, l’ail empeste sublimement, les boules d’aubergines naviguent à la surface, les longs haricots tissant leur vert treillis.

Elle pleure, déjà, oh non pas pour ce monde qu’elle va quitter, mais ces piments sont terriblement forts, et comme une idiote elle s’est frottée les yeux après les avoir coupés. Piège de débutante.

Comme avant, quand elle avait 16 ans et qu’elle était si libre. Quand Sinn la faisait dancer aux sons exotiques des Amériques, ceux qu’elle sut si bien marier aux couleurs d’Angkor. Elle pleure encore, mais elle sait encore comment tresser les feuilles de bananier en panier, yeux fermés, une vie de pratique, ça ne se défausse pas.

Chnom l’avait gâtée aujourd’hui, elle était toujours généreuse dans sa rudesse de pêcheuse. Peut-être sentait-elle qu’ellles ne se reverraient plus demain ou jamais. Les poissons chats finirent quand même par frémir dans son immense wok, la flamme immense déployait la douce alchimie des fraiches saveurs de sa tendre campagne.

L’enfant cognait dans son ventre et tordait son goût et son nez. Elle chipe une cuillère de riz, souriant au passage à Chnom, les billes de jais de ses yeux absorbant tout.

Elle pose la main sur son ventre, délicatement, et s’assied.

Elles se servent l’une l’autre, qui une cuillère de riz, qui un petit panier fumant; le lait de coco odorant, chargé d’épices commence à faire tache sur le sol de leur cabane lacustre. Des brins de coriandre et de ciboule se parsèment sur la crème suave des petits réceptacles, aussi bien tressés que la coiffure étrange que Ross arbore. D’apparence simple, on y découpe du regard de fines arabesques fractales, hypnagogiques presque. Elle s’est fait belle une dernière fois pour Chnom. Elles gloussent en se donnant la becquée. Elles se serrent d’amour et de tristesse.

Ce soir elles s’enivrent. Elles ont piqué dans le cellier du grand-père de Chnom, celui là, tout les khmers rouges du monde lui déroberont jamais son alcool, mais Chnom est pire qu’une renarde, et comme de toute façon cet enfant ne viendra pas au monde alors autant se saouler à l’envi entre amies.

Elles s’embrassent doucement et puis Ross se lève, elle titube un peu, puis s’éloigne sur sa barque.

Elle quitte à jamais ce village qu’elle menace de sa présence, elle emporte ce petit panier de poisson mijoté, un esquif sur un autre voué à être dévoré.

La nuit tombe lorsqu’elle se rend aux forces armées… des enfants stupéfiés surtout, elle avance confiante, le tir est immédiat, elle s’enfonce dans le fleuve, un nuage de curry et d’herbes décore le lac brièvement, son sang dessine sur ses longs cheveux de curieuses volutes puis tout disparait.

Et c’est là que je jaillis des eaux, bruissant d’une faim cannibale. Avide de ronger les orbites de toutes ces dictatures.

Enfin là je fainéante et  sue surtout sous les toits maladroit qui me servent à sécher ces le poisson. Comme tout le monde au village je vis entre autre de mon mélange salé et goutu. Les barils débordent déjà de ces grasses bestioles qui marinent au soleil. Nous on dit nam pla, les farang disent fish sauce, ça a jamais été une sauce mais elles payent bien ces ONG bios on va pas contrarier leurs bons sentiments. C’est pas tout ça, les filles vont bientôt arriver et c’est pas le bar qui va se remplir tout seul. Alors les poissons pas frais ça paye un peu, en vrai les touristes aux regards si chastes,  ils veulent désaler autre chose.

Eh, dis moi que t’as jamais voulu manger d’orchidées vénéneuses ou croquer de piments féroces ? Le goût des autres, c’est ça qui nous tient si bien.

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