Sous le feuillage

pour l’atelier d’écriture. la consigne, faire un éloge de la paresse, un pamphlet. A lire en écoutant ceci, Jambinai, du post rock coréen avec instruments traditionnels et laptop noise :

Sous le feuillage

Au mur, un écran. La même chaîne en boucle. J’ai paumé la télécommande. La même chaîne depuis des mois, du hentaï 24/7. J’aurais pas du prendre cet abonnement la dernière fois que je suis sorti de chez moi.

Les etages poisseux d’Akihabara c’étaient mon chez moi,  mais je me suis lassé à force. L’électronique et les filles kitsune bonnet D ça va bien un moment, mais avec la télé et internet, plus besoin de bouger de chez soi.

Je collectionnais surtout les héroines de jeux vidéos. J’en ai peintes et assemblées de ces figurines. Ma préférée c’était un dyptique Nina en combinaison ultra-moulante balançant son talon dans le doux visage de Sophitia.

Petit à petit j’ai dérivé, d’île en île, j’ai eu une grande période shokushu goukan, je ne me nourrissais que de poulpe mariné aux algues. Et puis a quoi bon, c’est toujours pareil, une fausse ingénue qui se fait violer par un monstre à appendices en poussant de petits cris lascifs et enfantins, c’est pénible à la longue.

Ma dernière grande période, c’était les hara-kiri schoolgirls. J’aimais surtout le contraste entre les vidéos sérieuses et tragiques, où de chastes geisha dénudées s’ouvraient le ventre face caméra et les posters pleins de joie et de couleurs où d’hilares adolescentes en costume marin font virevolter leurs tripes arc-en-ciel fluos sur leurs jupes .

Je me suis reveillé une nuit, j’ai tout emballé et j’ai balancé les sacs par la fenêtre de l’immeuble. J’aime pas les escaliers, c’est fatiguant. Les gamins d’en bas on tout récupéré le lendemain, ça me rassure quelque part.

Comme tout les jours à cette heure, ma mère m’apporte mon repas. Elle me lave aussi. Je ne dis rien. Je me contente de regarder la télé. Une bande de yakuza s’amuse à filmer des jeunes femmes en sale posture, voilà ce qui arrive quand on est en défaut de paiement. Ça ne m’amuse pas mais je regarde quand même, ma mère fait semblant de ne pas voir, je sens la honte retenue, contenue, elle subit le poids des regards et des quolibets ma mère, la mère de Chung Su le pervers, le bon à rien, le sale coréen.

Je regarde toujours l’écran, plutôt au delà. Tout m’indiffère maintenant. Ma mère s’en va sans un mot. Demain elle reviendra. Comme tout les jours.

Il est tards ou tôt quand j’entend la Voix pour la première fois:

La vie vous fatigue.

Vous n’avez plus rien à faire.

Vous voulez servir votre pays !

Appelez le numéro ci-dessous.

Nous vous assisterons dans l’honneur.

Je déteste parler, je n’ai fait que ça pendant 20 ans. Parler, parler, vendre, convaincre, insister. C’est éreintant. De toute façon je n’ai plus de téléphone. Je ne veux plus être joignable.

L’aube se lève, je n’ai pas dormi. La Voix m’a perturbé. Je me remet enfin à regarder cet écran. J’attend. Les pubs pour ona-cup et cup-ramen instantanés s’enchainent dans un balai étrange mêlé de corps suintant, de pubis pixelisés, les dernières consoles de jeux s’amourachent et font virevolter les belles ficelées en kinbaku de cables et de manettes. Tout le fan service y passe, des parodies uro pokemon aux combats de sumo féminin. J’attend. Maman arrive, je n’ai pas touché à mon repas d’hier, je lui fais dos, je l’entend. Maman vas-t’en, dis-je dis doucement. Je parle pour la première fois depuis des mois, tout ça pour renvoyer la seule personne qui m’aime encore. Elle pleure. J’entend la porte frapper le chambranle, son pas claque sur le beton de la gallerie. Mon nouveau repas est renversé près de moi. Du natto, mon plat préféré, et des soba aux algues et sésame, un peu de kimchi bien sur. Elle m’a même décoré mon bento d’une chobit faite de riz et de légumes vinaigrés me tendant un gateau. C’était mon anniversaire aujourd’hui. J’attend.

La nuit est tombée depuis longtemps, le mur clignote toujours de ces gens qui s’agitent en vain. Quand cesseront-ils ? Je m’endors. …


Vous êtes inutile, rendez-vous utile. Nous pouvons vous aidez à disparaître.
Pour la gloire du Japon rejoignez l’ordre du Chrysanthème Blanc. Vous serez la fierté de notre glorieuse nation. Prouvez au monde que les japonais ne renoncent pas devant le sacrifice suprême. L’Occident bouffi mange déjà dans nos mains. Passez le cap, rejoignez nous. Vous serez tel des Kamis. Ne dormez plus, quittez vos pratiques stériles. Demain nous serons des millions pour la gloire de l’Empereur. Nous gagnerons les guerres grâce au don de votre existence futile. Nous vous connaissons, nous connaissons vos déviances, votre paresse. Vous avez besoin d’un guide. Nous serons vos guide, votre famille. Ensemble nous releverons tout les défis.

La Voix continuait en boucle, sur l’écran des centaines de chrysantèmes s’ouvraient au pied du mont Fuji. J’étais fasciné. Puis un lien apparu, doré sur fond noir… kikukami.co.jp. Il devait être 3 ou 4h heure du matin, je me trainais doucement vers mon ordinateur. Une page vide d’abord, noire. J’attendis, 5 minutes, un an, une éternité, enfin un chrysanthème apparut, pétale par pétale. il était magnifique, on sentait la rosée perler. Une lame précise le décapite, emportant son éphémère beauté. Tandis qu’apparaît, en kanji de sang ce haiku oublié:

ものいはず
客と亭主と
白菊と

Une épure de site: un manifeste, un forum et devenir adhérent.

Le manifeste est puissant, simple, j’hésite encore mais il me réveille:

Vous qui êtes ici êtes l’essence du Japon, vous vous êtes engagé dans la voie, vous confondez encore contemplation et satori, nous connaissons votre paresse nécessaire, nous l’aimons plus que tout. Elle nous est utile. Venez à nous, nous vous donnerons un but, vous n’aurez rien à faire. Votre insipide existence actuelle ne se fanera plus comme le chrysanthème d’automne. Donnez nous votre vie et nous vous donnerons les clés du nehan. Vous paressez lentement, mais celà ne vous réjouis plus autant. Vous cherchez plus. Ne restez plus bouche close avec vos pairs devant la beauté de cette fleur. Devenez cette fleur, offrez vous à l’Empereur, à l’ombre des feuilles. Soyez nos samouraï virtuel et courageux, rappelez vous : le Bushido est la volonté déterminée de mourir. Quand tu te retrouveras au carrefour des voies et que tu devras choisir la route, n’hésite pas : choisis la voie de la mort. Ne pose pour cela aucune raison particulière et que ton esprit soit ferme et prêt. Quelqu’un pourra dire que si tu meurs sans avoir atteint aucun objectif, ta mort n’aura pas de sens : ce sera comme la mort d’un chien. Mais quand tu te trouves au carrefour, tu ne dois pas penser à atteindre un objectif : ce n’est pas le moment de faire des plans. Tous préfèrent la vie à la mort et si nous nous raisonnons ou si nous faisons des projets nous choisirons la route de la vie. Mais si tu manques le but et si tu restes en vie, en réalité tu seras un couard. Ceci est une considération importante. Si tu meurs sans atteindre un objectif, ta mort pourra être la mort d’un chien, la mort de la folie, mais il n’y aura aucune tache sur ton honneur. Dans le Bushido, l’honneur vient en premier. Par conséquent, que l’idée de la mort soit imprimée dans ton esprit chaque matin et chaque soir. Quand ta détermination de mourir en quelque moment que ce soit aura trouvé une demeure stable dans ton âme, tu auras atteint le sommet de l’instruction du bushido. Vous tous Hikikomori êtes déjà dans la voie du bushi, mais vous vous êtes égarés en route. Nous vous offrons la rédemption. Vous serez à jamais des êtres d’honneur, rejoignant ainsi vos ancêtres dans la grandeur éternelle de notre glorieuse nation. Laissez vous mourrir et libérez le monde de votre présence. Votre paresse de vivre sert nos objectifs, nous saurons faire de vous des exemples précieux.

Je ne suis pas japonais pourtant. Je suis né ici, je ne parle même pas coréen, mais je serai toujours hors du groupe, un gaijin. Je clique sur forum. Un tsunami de sujets, de questions, de débats âpres, sordides, à couteaux tirés. Sommes-nous donc autant à voir la vacuité de ce monde ?  Je m’effondre, le nez dans le riz et le natto qui maculent mon futon…

Il doit être 16 heure quand je me réveille, une soumise hurle sous les coups de cravache en se faisant pisser dessus, cette télé m’inssuporte vraiment maintenant, ça devient n’importe quoi. Il est temps, j’ai plus trops de force, je dérape dans les flaques de nouilles, je parviens en me cassant le dos à l’arracher du mur et elle finit défoncée sur le sol et je saute et resaute dessus, la dalle de verre déchire mes pieds de sang mais c’est trops bon, je ne supporte plus ces bassesses, je ne me supporte plus, j’ai trainé longtemps avec moi-même ne sachant quoi faire. Trops fainéant pour prendre de vraies décisions. J’ai pris le temps de prendre mon temps depuis des années. Je vais allez voir ce forum, essayer de comprendre comment finir tout ça sans efforts.

Username : Nebutori

Password: N1N_n1ku

Me voilà inscrit, grosse feignasse, mot de passe Ail, comme ça c’est clair pour l’origine coréenne si vous voulez un défouloir, je connais mieux les Yokaï que la recette du bulgogi pourtant.

Je surfe, et déroule tout les sujets. Comment partir dignement, wakizashi, pendaison, sarin, fugu, saut collectif sous un métro ou du toit d’un immeuble (me déguiserait bien en collégienne pour le coup) ? Invariablement les modérateurs nous encouragent à patienter, vous n’aurez rien à faire, devenez adhérent, nous nous chargerons du reste, reposez vous, vous serez récompensés. Au détour des billets Saya capte mon attention. Des années à être amorphe et là enfin une femme m’intéresse. Sa photo de profil est encore plus triste que la mienne, elle est là, assise en lotus, le visage émacié, ses longs cheveux noirs couvrant à peine sa presque absence de sein et ses côtes anorexiques, un sourire maladroit et le regard au loin, elle est belle Saya, on voit bien qu’elle ne fait plus aucun effort pour vivre, sa peau de lune et ses dents de perles jaunies m’apaisent dans leur calmes sensualités. Elle n’a aucune étoile d’appréciation. Ça la change pas trops des autres, il y a tellement peu de femmes ici et elle sont toutes ignorées. Mais elle… elle est reposante et belle, pas comme ma mère.

Konishiwa Saya. Genki Genki ?
Genki Desu, Anata wa hentai desu ?
Mae ni, watashi wa tsukarete iru
Amarini
Anata wa watashi no pātonā ni naritai ?
Shinu to yorokobi ?
Hai !

Nai no wa naze.

Nous avons remplis le formulaire d’adhérent ensemble, elle était si belle sur skype, et puis j’ai demandé l’impossible … tu veus bien venir chez moi avant de partir. Cela fait trois jours que j’attends sa réponse. Je ne dors quasi plus depuis, je végète et panique surtout.

C’est doux, tendre, vivant. Saya est là, dormante contre moi. Elle est immense. Des jambes longues qui m’enserrent. La porte de mon studio est maintenant  grand ouverte. Saya est nue contre moi, elle dort avec un lèger sourire. Je la découvre enfin, je me sens bien. Elle me regarde, fatiguée. Nos bouches se caressent, elle m’enserre, me captive … je sens le désir monter, ça la fait sourire quand elle monte sur moi et m’absorbe. Jusque dans le plaisir j’aurai été un jouet. Saya me porte et me borde dans le lit, elle couve mon indolence de son corps souple et délicat.

L’odeur douceâtre de la terre me réveille. Où est Saya ? Je gît parmi d’autre dans à l’ombre d’une forêt de pin et d’érable. Nous sommes une centaine, tous nus, ficelés dans les feuilles mortes des sous-bois. Enfin j’aperçois Saya, son uniforme noir à brassard rouge lui va à ravir. Elle et d’autres soldats répètent le même rituel. D’abord une couverture noire et chaude, on nous redresse, un bol à thé nous est tendu, le matcha est délicieux avec un petit arrière goût d’hypnotique. Saya s’assied près de moi. Son regard est intense. Elle commence à parler mais je n’ai plus envie d’entendre quoi ce soit, alors comme toujours je démissionne; fais ce que tu as à faire, épargne moi les discours, j’ai plus envie de rien tu sais. Comme tout les autres assistants elle ajuste son sabre, ma tête roule sur l’humus, une coccinelle sur un champignon et le néant, enfin.

 

et en générique de fin …

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