Istanbul, ma chienne

Souvenir de mes longues et solitaires nuits à Istanbul entre 2001 et 2004.

Istanbul ne dort jamais ou presque. Ortaköy, couché et levé en son sein,  sous le pont entre orient et occident, encore moins. De ma chambre, ce n’est pas moins de quatre mosquées qui m’entourent. Je suis aux centre de leurs joutes, les müezzins s’emportent, nous réveillent, rythment mes journées. Vivre et travailler en terre musulmane c’est faire sienne une culture qui n’est pas la nôtre. Mon apostasie me fera toujours sourire.

Construites et rénovées avant même que la plume aie touché le permis de bâtir, bon nombre de maisons stambouliotes bénéficient d’une construction intéressante mais franchement négligée. Les habitants ne se privent pas de leur côté de s’improviser maçons pour vivre et voyager sur les toits et les terrasses. Après avoir fait ma chasse quotidenne aux fourmis du débarras de la cuisine, je descendais comme tout les jours l’escalier de faux marbre branlant, le long des murs de bêton à peine chaulés. J’évitais les interrupteurs et prenais garde de rester au centre des marches, l’électricité était encore sauvage dans certaines parties de mon loft de fonction. Une fois la lourde grille de fer forgé verouillée, j’enjambais celles soudées au milieu de la rue par l’atelier de métalleux turcs qui jouxtait presque ma résidence. C’est là que j’appelais de tout mon coeur les müezzins à rajouter encore 5 temps de prière, autant de moment de silence et de recueillement pour flemarder le week-end. Enfin quand j’en avais.

Or, donc, chaque matin, je me douchais, evitais les pièges de cet escalier et me rendais chez le barbier. Je ne parlais ni turc et lui ni français, l’anglais était impensable. Et pourtant, là je savourais le meilleur café serré que les gavroches coursiers alentours s’empressaient de nous apporter. C’était un kuaför, un vrai, un institut de beauté pour homme, une tradition perdue face à la gilettisation dispendieuse. D’origine arménienne, le vieil homme maniait son sabre avec une dextérité fulgurante. J’étais chaque fois pantelante, sa rapidité alliée au tranchant implacable de sa lame me fascinait. Un homme rude, trapu, halé. Un homme, un vrai, un homme qui avec une poigne dure vous retourne la tête et viens avec une infinie délicatesse vous faire oublier jusqu’a l’existence de votre barbe. Nous communiquions sommairement mais chaque jeudi, un gras négociant venait se faire raser là, dans mon quartier, dans ma rue. Il parlait anglais et nous servait d’interprête. Nous n’avions rien à nous dire, pourtant j’étais là tout les matins. Mon poil portugais me fait souffrir, la chaleur le pousse encore plus vite. Sur les six mois de temps épars, cette modeste échoppe fut et reste un souvenir de luxe abordable, de savoir-faire, de beauté masculine, c’était Byzance, j’y étais, j’en jouissais pour quelque deux euros par jour, café, rasage, massage, serviette chaude et cologne compris.

Je remontais ensuite la colline, vers Balmuncu, le quartie moderne de Beşiktaş, non sans mon börek fromage épinard et un ayran matinal. Il y en avait sans doute de meilleurs ailleurs. Elle connaissait à force mon horaire et me réservait toujours une belle part, je n’avais pas besoin de commander. Pourtant, elle me faisait répéter ma commande, gloussant et m’aguichant de ses yeux d’amandes pour que j’apprenne à parler turc. Nous nous sourions maladroitement et je remontais donc la pente, au travers d’escalier de pierres glissantes et de conducteurs psychopathes

Un rapide détours par le bureau pour récupérer mon collègue et colocataire, et à nous le marché du dimanche. J’ai déchanté. De un le mainframe est planté, faut démonter pour des milliers d’euros une bécane fragile comme tout, sans mode d’emploi. Ils sont vraiment pénibles ici, tout est improvisé, limite, bricolé. Bon ça va, ça repart. Là le printemps arrive, il est 15h il fait beau, on va pouvoir inaugurer le barbecue. Vous avez déjà été dans une boucherie de quartier sur le Bosphore. Je crois que j’ai jamais vu de la barbaque aussi salopée. La carcasse un peu avancée, taillée au hachoir, défoncée au marteau pour l’attendrir. Le plaisir d’un steak, d’une entrecôte, d’un fillet… résultat j’ai bouffé des suprèmes de poulet pendant six mois. C’est triste, c’est dommage, gacher de la bidoche comme ça. J’ai surtout honte de débarquer avec mes préjugés, ma culture, et de m’emporter, de ne pas savoir dire, de ne pas vouloir choquer. Je ne suis pas chez moi, je dois m’adapter. Alors je fais semblant et je souris, fais semblant d’apprécier. Il y a pire. Il y aura pire, le poisson cramé en friture tout les jours à Dubai. On est prétentieux quand on vient de France ou de Belgique. On est arrogant. Pourtant on connait la découpe, les préparation, pourtant on sait aussi que les sultans mangeaient pas du brouet. Alors on fouille, on trouve, et là on découvre des trésors de cuisine. Mais impossible de savoir où se fournir en ingrédient. On prend le plis, on devient foodie, on fait le tour des restos, on épluche les journaux gastronomiques pour expatriés. On devient une caricature de l’occidental déraciné en mal de carte postale orientale. Un petit salaud fortuné. Puis penaud on rentre seul chez soi, finir une bière éventée ou un mauvais rakı au fond du frigo vide. La tête soulée par les émissions criardes d’une vyziontélé dont on ne comprend, rien à regarder si ce n’est des créatures ondulantes dans des talk-show pitoyablement hilares.

Alors la nuit, après avoir patiemment épuisé la bande fm, trouvé la radio alternative du tout Stamboul. Celle qui déchire, qui fout la honte aux radios policées de Bruxelles, celle où ils balancent du dub et du punk, de l’electro et classique anatolien, celle où le DJ geule sur les auditeurs qui téléphone, où l’on découvre des musiciens éphémères et déjantés, oui la nuit là s’ouvre.
On sort hagard, on se demande si cette ville millénaire est réelle. C’est peut-être moi qui suit un rêve. Un tache dans cette ville. Un inconnu. C’est moi l’étranger. L’immigré, l’indésirable. Alors j’erre adans les rues, je traîne le long de l’eau, je contemple ce pont, ce passage, ces flots immenses, l’Asie en face. J’ai l’impressison d’être au bout du monde, d’un monde, de voir au-delà un autre possible que je ne comprend pas. Je traîne sur un banc, une bouteille de vodka kurde en main. Les tankers russes filent doucement devant, vers la mer noire, dégazant allègrement leurs saletés dans ce qui reste d’eau entre l’Europe et l’Orient. Je m’endors presque et soudain les chiens. Dans ces nuits tristes et avancées, vers trois ou quatre heure. Les hommes dorment, les chiens errants sortent et règnent dans les rues. Des meutes, vingt, trente pouilleux, blessés, osseux, dangereux. Et là une chienne se fait défoncer par trois laches hargneux. Et moi, petit con à moitié saoul, je balance ma bouteille sur la tête du premier, attrape un couvercle de poubelle pour contrer un autre en bouclier et balance un brique sur le troisième. La chienne se serre derrière moi, la meute hésite. Je suis totalement inconscient. Je n’ai même pas envie de caresser cette bête. Elle est puante et dégoutante. Pourquoi la protéger, risquer les morsures, mais ces chiens sont lâches, ou plutôt sournois, trop habitués aux mauvais traitement de cette ville écrasante. Alors ils se retirent dans l’ombre, et moi je suis là, imbécile, avec une chienne qui saigne et me suit timidement jusque chez moi. Je dois presque la frapper pour ne pas qu’elle rentre dans ma cour. Elle m’indiffère et je vais me coucher. Demain je quitterai cette ville, j’y perd mon âme, j’y perd mes sens, il est temps de rentrer chez les siens.

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